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Évocation
Elle était belle comme l'ombre d'une idée.
Ses épaules sentaient la peau fraîche d'une enfant;
à une pierre elle semblait - vite brisée,
au cri elle paraissait - une langue morte.
Elle n'avait pas de poids comme le halètement.
Souriante - larmoyante aux grandes larmes, rares -
elle était salée comme le sel poudroyant
consacré aux festins par les vieux barbares.
Elle était belle comme l'ombre d'une pensée.
Entre les eaux, elle était à elle seule, la terre affamée.
Nichita Stãnescu
Die zwei blauen Augen
Die zwei blauen Augen von meinem Schatz,
Die haben mich in die weite Welt geschickt.
Da mußt ich Abschied nehmen vom allerliebsten Platz!
O Augen, blau! Warum habt ihr mich angeblickt?
Nun hab ich ewig Leid und Grämen!
Ich bin ausgegangen in stiller Nacht,
In stiller Nacht wohl über die dunkle Heide.
Hat mir niemand ade gesagt, ade!
Mein Gesell war Lieb und Leide!
Auf der Straße steht ein Lindenbaum,
Da hab ich zum erstenmal im Schlaf geruht!
Unter dem Lindenbaum, der hat
Seine Blüten über mich geschneit,
Da wußt ich nicht, wie das Leben tut,
War alles, ach, alles wieder gut!
Alles! Alles! Lieb und Leid!
Und Welt und Traum!
Lieder eines fahrenden Gesellen
APPARITION
La lune s'attristait.
Des séraphins en pleurs
Rêvant, l'archet aux doigts, dans le calme des fleurs
Vaporeuses, tiraient de mourantes violes
De blancs sanglots glissant sur l'azur des corolles
--C'était le jour béni de ton premier baiser.
Ma songerie aimant à me martyriser
S'enivrait savamment du parfum de tristesse
Que même sans regret et sans déboire laisse
La cueillaison d'un Rêve au coeur qui l'a cueilli.
J'errais donc, l'oeil rivé sur le pavé vieilli
Quand avec du soleil aux cheveux, dans la rue
Et dans le soir, tu m'es en riant apparue
Et j'ai cru voir la fée au chapeau de clarté
Qui jadis sur mes beaux sommeils d'enfant gâté
Passait, laissant toujours de ses mains mal fermées
Neiger de blancs bouquets d'étoiles parfumées.
Stéphane MALLARMÉVers et prose (1893)
ICH BIN ALLEIN
Je suis seul, je mets la fleur de cendre
dans le verre rempli de noirceur mûrie.
Bouche sœur, tu prononces un mot qui survit devant les fenêtres,
et sans un bruit, le long de moi, grimpe ce que je rêvais.
Je suis dans la pleine efflorescence de l’heure défleurie
et mets une gemme de côté pour un oiseau tardif :
il porte le flocon de neige sur la plume rouge vie;
le grain de glace dans le bec, il arrive par l’été.
Paul CELAN
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